Emile Durkheim - De la division du travail social


PREFACE

  pI


Ce livre est avant tout un effort pour traiter les
faits de la vie morale d' après la méthode des
sciences positives. Mais on a fait de ce mot un
emploi qui en dénature le sens et qui n' est pas le
nôtre. Les moralistes qui déduisent leur doctrine,
non d' un principe a priori, mais de quelques
propositions empruntées à une ou plusieurs sciences
positives comme la biologie, la psychologie, la
sociologie, qualifient leur morale de scientifique.
Telle n' est pas la méthode que nous nous proposons
de suivre. Nous ne voulons pas tirer la morale de
la science, mais faire la science de la morale, ce
qui est bien différent. Les faits moraux sont des
phénomènes comme les autres ; ils consistent en des
règles d' action qui se reconnaissent à certains
caractères distinctifs ; il doit donc être possible
de les observer, de les décrire, de les classer et
de chercher les lois qui les expliquent. C' est ce
que nous allons faire pour certains d' entre eux. On
objectera l' existence de la liberté. Mais si vraiment
elle implique la négation de toute loi déterminée,
elle est un obstacle insurmontable, non seulement
pour les sciences psychologiques et sociales, mais
pour toutes les sciences ; car, comme les volitions
humaines sont toujours liées à quelques
mouvements extérieurs, elle rend le déterminisme
tout aussi inintelligible au dehors de nous qu' au
dedans. Cependant, nul ne conteste la possibilité
des sciences physiques et naturelles. Nous
réclamons le même droit pour notre science.

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Ainsi entendue, cette science n' est en opposition
avec aucune espèce de philosophie, car elle se place
sur un tout autre terrain. Il est possible que la
morale ait quelque fin transcendante que
l' expérience ne peut atteindre ; c' est affaire au
métaphysicien de s' en occuper. Mais ce qui est avant
tout certain, c' est qu' elle se développe dans
l' histoire et sous l' empire de causes historiques,
c' est qu' elle a une fonction dans notre vie
temporelle. Si elle est telle ou telle à un moment
donné, c' est que les conditions dans lesquelles
vivent alors les hommes ne permettent pas qu' elle
soit autrement, et la preuve en est qu' elle change
quand ces conditions changent, et seulement dans ce
cas. Il n' est plus aujourd' hui possible de croire
que l' évolution morale consiste dans le développement
d' une même idée qui, confuse et indécise chez
l' homme primitif, s' éclaire et se précise peu à
peu par le progrès spontané des lumières. Si les
anciens romains n' avaient pas la large conception
que nous avons aujourd' hui de l' humanité, ce n' est
pas par suite d' une erreur due à l' étroitesse de
leur intelligence ; mais c' est que de pareilles
idées étaient incompatibles avec la nature de la
cité romaine. Notre cosmopolitisme ne pouvait pas
plus y apparaître qu' une plante ne peut germer sur
un sol incapable de la nourrir, et, d' ailleurs,
il ne pouvait être pour elle qu' un principe de mort.
Inversement, s' il a fait, depuis, son apparition,
ce n' est pas à la suite de découvertes philosophiques ;
ce n' est pas que nos esprits se soient ouverts à
des vérités qu' ils méconnaissaient ; c' est que des
changements se sont produits dans la structure des
sociétés, qui ont rendu nécessaire ce changement dans
les moeurs. La morale se forme donc, se transforme
et se maintient pour des raisons d' ordre
expérimental ; ce sont ces raisons seules que la
science de la morale entreprend de déterminer.
Mais de ce que nous nous proposons avant tout
d' étudier la réalité, il ne s' ensuit pas que nous
renoncions à l' améliorer :

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nous estimerions que nos recherches ne méritent
pas une heure de peine si elles ne devaient avoir
qu' un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec
soin les problèmes théoriques des problèmes
pratiques, ce n' est pas pour négliger ces derniers :
c' est, au contraire, pour nous mettre en état de les
mieux résoudre. C' est pourtant une habitude que de
reprocher à tous ceux qui entreprennent d' étudier
la morale scientifiquement leur impuissance
à formuler un idéal. On dit que leur respect du fait
ne leur permet pas de le dépasser ; qu' ils peuvent
bien observer ce qui est, mais non pas nous fournir
des règles de conduite pour l' avenir. Nous espérons
que ce livre servira du moins à ébranler ce préjugé,
car on y verra que la science peut nous aider à
trouver le sens dans lequel nous devons orienter
notre conduite, à déterminer l' idéal vers lequel
nous tendons confusément. Seulement, nous ne nous
élèverons à cet idéal qu' après avoir observé le
réel, et nous l' en dégagerons ; mais est-il
possible de procéder autrement ? Même les
idéalistes les plus intempérants ne peuvent pas
suivre une autre méthode, car l' idéal ne repose
sur rien s' il ne tient pas par ses racines à la
réalité. Toute la différence, c' est qu' ils
étudient celle-ci d' une façon très sommaire,
se contentent même souvent d' ériger un mouvement de
leur sensibilité, une aspiration un peu vive de
leur coeur, qui pourtant n' est qu' un fait, en
une sorte d' impératif devant lequel ils inclinent
leur raison et nous demandent d' incliner la nôtre.
On objecte que la méthode d' observation manque
de règles pour juger les faits recueillis. Mais
cette règle se dégage des faits eux-mêmes, nous
aurons l' occasion d' en donner la preuve. Tout
d' abord, il y a un état de santé morale que la
science seule peut déterminer avec compétence, et
comme il n' est nulle part intégralement réalisé,
c' est déjà un idéal que de chercher à s' en
rapprocher. De plus, les conditions de cet état
changent parce que les sociétés se transforment
et les problèmes pratiques les plus graves que
nous ayons à trancher consistent précisément à
le déterminer à nouveau en fonction des
changements qui se sont accomplis dans le milieu.
Or, la science, en nous fournissant

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la loi des variations par lesquelles il a déjà passé,
nous permet d' anticiper celles qui sont en train de
se produire et que réclame le nouvel ordre de
choses. Si nous savons dans quel sens évolue le
droit de propriété à mesure que les sociétés
deviennent plus volumineuses et plus denses, et si
quelque nouvel accroissement de volume et de
densité rend nécessaires de nouvelles modifications,
nous pourrons les prévoir, et, les prévoyant, les
vouloir par avance. Enfin, en comparant le type
normal avec lui-même, -opération strictement
scientifique, -nous pourrons trouver qu' il n' est
pas tout entier d' accord avec soi, qu' il contient
des contradictions, c' est-à-dire des imperfections,
et chercher à les éliminer ou à les redresser ;
voilà un nouvel objectif que la science offre à la
volonté. -mais, dit-on, si la science prévoit,
elle ne commande pas. Il est vrai ; elle nous dit
seulement ce qui est nécessaire à la vie. Mais
comment ne pas voir que, à supposer que l' homme
veuille vivre,
une opération très simple
transforme immédiatement les lois qu' elle établit
en règles impératives de conduite ? Sans doute elle
se change alors en art ; mais le passage de l' une
à l' autre se fait sans solution de continuité. Reste
à savoir si nous devons vouloir vivre ; même sur
cette question ultime, la science, croyons-nous,
n' est pas muette.
Mais si la science de la morale ne fait pas de nous
des spectateurs indifférents ou résignés de la
réalité, elle nous apprend en même temps à la
traiter avec la plus extrême prudence, elle nous
communique un esprit sagement conservateur. On a
pu, et à bon droit, reprocher à certaines théories
qui se disent scientifiques d' être subversives et
révolutionnaires ; mais c' est qu' elles ne sont
scientifiques que de nom. En effet, elles
construisent, mais n' observent pas. Elles voient
dans la morale, non un ensemble de faits acquis
qu' il faut étudier, mais une sorte de législation
toujours révocable que chaque penseur institue
à nouveau. La morale réellement pratiquée par les
hommes

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n' est alors considérée que comme une collection
d' habitudes, de préjugés qui n' ont de valeur que
s' ils sont conformes à la doctrine ; et comme cette
doctrine est dérivée d' un principe qui n' est pas
induit de l' observation des faits moraux, mais
emprunté à des sciences étrangères, il est
inévitable qu' elle contredise sur plus d' un point
l' ordre moral existant. Mais nous sommes moins que
personne exposés à ce danger, car la morale
est pour nous un système de faits réalisés, lié
au système total du monde. Or, un fait ne se change
pas en un tour de main, même quand c' est désirable.
D' ailleurs, comme il est solidaire d' autres faits,
il ne peut être modifié sans que ceux-ci soient
atteints, et il est souvent bien difficile de
calculer par avance le résultat final de cette
série de répercussions ; aussi l' esprit le plus
audacieux devient-il réservé à la perspective de
pareils risques. Enfin et surtout, tout fait
d' ordre vital, -comme sont les faits moraux, -ne
peut généralement pas durer s' il ne sert à quelque
chose, s' il ne répond pas à quelque besoin ; tant
donc que la preuve contraire n' est pas faite, il a
droit à notre respect. Sans doute, il arrive qu' il
n' est pas tout ce qu' il doit être et que, par
conséquent, il y ait lieu d' intervenir, nous venons
nous-même de l' établir. Mais l' intervention est
alors limitée : elle a pour objet, non de faire de
toutes pièces une morale à côté ou au-dessus de
celle qui règne, mais de corriger celle-ci ou de
l' améliorer partiellement.
Ainsi disparaît l' antithèse que l' on a souvent tenté
d' établir entre la science et la morale, argument
redoutable où les mystiques de tous les temps ont
voulu faire sombrer la raison humaine. Pour régler
nos rapports avec les hommes, il n' est pas nécessaire
de recourir à d' autres moyens que ceux qui nous
servent à régler nos rapports avec les choses ; la
réflexion, méthodiquement employée, suffit dans
l' un et dans l' autre cas. Ce qui réconcilie la
science et la morale, c' est la science de la
morale ; car en même temps qu' elle nous enseigne à
respecter la réalité morale, elle nous fournit les
moyens de l' améliorer.

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Nous croyons donc que la lecture de cet ouvrage peut
et doit être abordée sans défiance et sans
arrière-pensée. Toutefois, le lecteur doit
s' attendre à y rencontrer des propositions qui
heurteront certaines opinions reçues. Comme nous
éprouvons le besoin de comprendre ou de croire
comprendre les raisons de notre conduite, la
réflexion s' est appliquée à la morale bien avant
que celle-ci ne soit devenue objet de science. Une
certaine manière de nous représenter et de nous
expliquer les principaux faits de la vie morale
nous est ainsi devenue habituelle, qui pourtant
n' a rien de scientifique ; car elle s' est
formée au hasard et sans méthode, elle résulte
d' examens sommaires, superficiels, faits en
passant, pour ainsi dire. Si l' on ne s' affranchit
pas de ces jugements tout faits, il est évident que
l' on ne saurait entrer dans les considérations qui
vont suivre : la science, ici comme ailleurs,
suppose une entière liberté d' esprit. Il faut se
défaire de ces manières de voir et de juger
qu' une longue accoutumance a fixées en nous ; il
faut se soumettre rigoureusement à la discipline
du doute méthodique. Ce doute est, d' ailleurs, sans
danger ; car il porte, non sur la réalité morale,
qui n' est pas en question, mais sur l' explication
qu' en donne une réflexion incompétente et mal
informée.
Nous devons prendre sur nous de n' admettre aucune
explication qui ne repose sur des preuves
authentiques. On jugera les procédés que nous avons
employés pour donner à nos démonstrations le plus
de rigueur possible. Pour soumettre à la science
un ordre de faits, il ne suffit pas de les observer
avec soin, de les décrire, de les classer ; mais,
ce qui est beaucoup plus difficile, il faut encore,
suivant le mot de Descartes, trouver le biais
par où ils sont scientifiques,
c' est-à-dire
découvrir en eux quelque élément objectif qui
comporte une détermination exacte, et, si c' est
possible, la mesure. Nous nous sommes efforcé
de satisfaire à cette condition de toute science. On
verra, notamment, comment nous avons étudié la
solidarité sociale à travers le système des règles
juridiques ; comment, dans la recherche des causes,
nous avons écarté tout ce qui se prête trop

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aux jugements personnels et aux appréciations
subjectives, afin d' atteindre certains faits de
structure sociale assez profonds pour pouvoir être
objets d' entendement, et, par conséquent, de
science. En même temps, nous nous sommes fait une
loi de renoncer à la méthode trop souvent suivie
par les sociologues qui, pour prouver leur thèse,
se contentent de citer sans ordre et au hasard un
nombre plus ou moins imposant de faits favorables,
sans se soucier des faits contraires ; nous nous
sommes préoccupé d' instituer de véritables
expériences, c' est-à-dire des comparaisons
méthodiques. Néanmoins, quelques précautions qu' on
prenne, il est bien certain que de tels essais ne
peuvent être encore que très imparfaits ; mais, si
défectueux qu' ils soient, nous pensons qu' il est
nécessaire de les tenter. Il n' y a, en effet,
qu' un moyen de faire une science, c' est de l' oser,
mais avec méthode. Sans doute, il est impossible
de l' entreprendre si toute matière première fait
défaut. Mais, d' autre part, on se leurre d' un vain
espoir quant on croit que la meilleure manière d' en
préparer l' avènement est d' accumuler d' abord
avec patience tous les matériaux qu' elle utilisera,
car on ne peut savoir quels sont ceux dont elle a
besoin que si elle a déjà quelque sentiment
d' elle-même et de ses besoins, partant, si elle
existe.
Quant à la question qui a été l' origine de ce
travail, c' est celle des rapports de la
personnalité individuelle et de la solidarité
sociale. Comment se fait-il que, tout en
devenant plus autonome, l' individu dépende plus
étroitement de la société ? Comment peut-il être
à la fois plus personnel et plus solidaire ? Car
il est incontestable que ces deux mouvements, si
contradictoires qu' ils paraissent, se poursuivent
parallèlement. Tel est le problème que nous nous
sommes posé. Il nous a paru que ce qui résolvait
cette apparente antinomie, c' est une
transformation de la solidarité sociale, due au
développement toujours

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plus considérable de la division du travail. Voilà
comment nous avons été amené à faire de cette
dernière l' objet de notre étude.

 

 

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